L’Europe, une passion turque

L’Europe, une passion turque

L’écrivain turc publie «D’autres couleurs», un recueil d’essais, et parle des rapports intenses et conflictuels entre son pays et l’Europe par Orhan Pamuk prix Nobel de littérature 2006

Le Nouvel Observateur.Vous avez grandi à Istanbul, dans une famille bourgeoise occidentalisée. Pour vous, c’est l’Occident qui a inventé le roman, l’art selon vous le mieux apte à dire le monde. Comment avez-vous concilié votre passion pour le roman occidental et votre héritage turc ?
Orhan Pamuk. – Maintenant que les années ont passé, le moment est venu de revenir sur ma jeunesse, lorsque je formulais des théories sur ma double identité turque et européenne et sur l’enrichissement mutuel qu’étaient censés représenter, aux yeux de nombreux intellectuels turcs, les échanges entre ces deux traditions. Mon enthousiasme d’antan a malheureusement décliné : non seulement mon enthousiasme politique, mais aussi culturel pour cette affirmation spectaculaire d’une double identité. Pourquoi ? Parce que, lorsque j’ai développé ces idées, vers l’âge de 25 ans, avant de les exprimer plus tard dans mes livres, la Turquie était à l’époque un pays très introverti, tout comme moi ! J’ai visité la Suisse quand j’avais 7 ans, mais je ne suis ressorti de Turquie qu’à l’âge de 33 ans. En ce sens, j’étais un Turc typique : provincial, vivant en autarcie et satisfait de mon sort. Mais c’est justement ce provincialisme qui me faisait rêver de l’Europe, comme mon père avant moi, comme Dostoïevski, Tanizaki et tant d’autres dans leur jeunesse. Une Europe imaginaire, idéalisée, que j’essayais de rendre palpable par mes livres et mes réflexions, et qui a nourri après une lente maturation «le Livre noir», «le Château blanc» et par-dessus tout «Mon nom est Rouge». Je réfléchissais sans cesse à ces rapports entre Turquie et Europe, toujours ? en dramatisant leurs différences, ce qui m’a aussi permis de mieux saisir mon identité turque. Mais si j’y rendais hommage à notre tradition culturelle, je célébrais aussi le caractère inévitable de l’occidentalisation. Aujourd’hui, je vois les choses différemment. Tout d’abord, la Turquie n’est plus aussi provinciale : elle est sortie de son placard, elle a fait son coming-out, si j’ose dire. Et elle est sur toutes les lèvres, car elle représente un défi pour l’Europe en l’obligeant à définir sa propre identité, qu’elle finisse ou non par entrer dans l’Union européenne. La Turquie est devenue plus visible, exhibant ses beautés comme ses zones d’ombre, qu’il s’agisse des violations des droits de l’homme, du traitement infligé aux Kurdes (malgré des progrès notables) ou du rapport problématique à son histoire passée. Ce pays naguère fermé connaît une évolution lente mais tangible. Les jeunes générations sont plus perméables à l’Europe, voyagent beaucoup plus à l’étranger. Je n’ai donc plus autant besoin de promouvoir l’Europe comme construction ou réalité culturelle, car elle est bien présente, même si tous les Turcs n’y voient pas un idéal.

N. O.- Dans «D’autres couleurs», vous dites que la schizophrénie culturelle rend intelligent...
O. Pamuk. – J’ai été nourri de Borges, de Calvino, de Kundera, de Naipaul, plus tard de Paul Auster… Mais je lisais aussi les mystiques musulmans du XIIe siècle, «les Mille et Une Nuits», la poésie ottomane… Et dans mon oeuvre j’ai mélangé tout cela de façon éhontée ! Du coup, mes ennemis en Turquie m’ont traité de postmoderne, ce qui pour eux était une insulte. On m’accusait de manquer de respect envers notre tradition. Or ce sont justement mes antinomies qui ont fait mes livres. La créativité, dans l’art et la culture, consiste à associer deux choses différentes et jusque-là séparées, ce qui représente un défi lancé à la tradition, aux pères, à toute autorité, qu’elle soit esthétique, intellectuelle et universitaire, politique ou religieuse. Ce geste dégage toute l’énergie et la tension d’une décharge électrique, et c’est ce que j’ai tenté de faire dans «le Livre noir» ou «Mon nom est Rouge». Cela m’a enrichi, mais m’a aussi donné l’assise nécessaire pour me réapproprier la tradition culturelle islamique, dans une démarche laïque et littéraire, en éludant sa dimension strictement religieuse, donc sans la mettre sur un piédestal comme le font les fondamentalistes. Et cela m’a permis de toucher le lectorat turc, qui tend à négliger cet héritage culturel. Ma démarche a donc des implications politiques. Mais toutes les cultures font de même : il faut sans cesse réinventer la tradition à la lumière de la modernité pour ne pas l’oublier. ()

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