“A well tied tie is the first serious step in life.” –Oscar Wilde

Wilde

Les sujets britanniques ne sont pas foule à Naples, en ce début de février 1898. Aussi les deux jeunes maîtres d’école attablés devant leurs cafés ne sont-ils pas surpris lorsqu’un inconnu, les ayant entendus bavarder, demande la permission de se joindre à eux. L’immense silhouette un peu molle, les yeux tombants, le sourire mi-ironique mi-amer leur rappellent vaguement quelque chose ; le gentleman a manifestement connu des jours meilleurs, mais il est encore élégant dans son manteau à col de velours, un rien trop ajusté. Parapluie au bras, chapeau melon à la main, il les salue de tout son mètre quatre-vingt-dix, se cale sur une chaise avec aisance et commence à parler.

De quoi ? Peu importe. Ils tombent aussitôt sous le charme de cette voix profonde aux inflexions raffinées, à la diction parfaite, où l’humour le dispute à l’esprit pour faire oublier une érudition sans limites. Pendant une heure, peut-être deux, il parle et cela leur suffit. Oscar Wilde a toujours affirmé que “le premier devoir dans la vie est d’adopter une pose”. Il continue envers et contre tout. Prêt à mourir pour un bon mot. Quelques semaines auparavant, Alfred Douglas, l’homme à qui il a sacrifié sa vie, l’a laissé tomber après avoir mangé sa maigre pension, “l’expérience la plus amère d’une vie amère”, a-t-il dit, en confiant à un ami qu’il avait songé au suicide. “Avez-vous pu imaginer passer à Naples toute votre vie après la vie ?”, a demandé l’ami. “Non, la cuisine est vraiment trop mauvaise !”, a-t-il répondu en riant.

Ce jour de février, il n’a même plus une chemise à se mettre – un domestique a profité de son désarroi pour lui dérober le peu qui lui restait, y compris sa précieuse garde-robe. Mais qui s’en apercevrait ? Il boit, il parle. Les deux jeunes Anglais, éblouis, ne voient pas les consommations qui défilent, la note qui s’alourdit. Elle les fera grimacer tout à l’heure, quand le brillant causeur prendra congé en leur laissant l’addition. Ils ne lui en voudront pas. Au contraire, M. Greene racontera mille fois à son fils Graham sa mésaventure napolitaine : “Songez combien il devait se sentir seul pour consacrer tant de temps et d’esprit à un couple d’instituteurs en vacances !” Après tout, notera Graham Greene, “Wilde payait son verre avec la seule monnaie qu’il eût”. A Naples, il peut encore faire illusion. Pas pour longtemps.

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