Le retour de Marx

Le retour de Marx

Le Nouvel Observateur. – La crise mondiale provoquée par les dérives du capitalisme financier donne-t-elle raison aux analyses de Marx ?
Eric Hobsbawm. – Marx a compris quelque chose que les économistes conventionnels ont négligé : le capitalisme est un système qui évolue d’une façon instable à travers des crises. Lors de ces crises s’est opérée de temps à autre une restructuration du système. D’ailleurs, suivant la problématique de Marx, de grands économistes, même bourgeois comme Schumpeter, avaient très bien compris que c’était la manière de fonctionner du capitalisme. Dans les quarante dernières années, on a assisté à une dérive assez pathologique de l’économie libérale néoclassique, quelque chose d’absolument imprévu et sans précédent : le système voulait tout éliminer sauf le marché même. C’est à cause de ce credo dans le laisser-faire extrême que la crise actuelle a été plus profonde qu’on ne pouvait normalement s’y attendre; et que sans doute elle engendrera une restructuration du capitalisme. Alors le capitalisme est-il capable de se réformer ? Après la dernière guerre, il l’a fait grâce à l’expérience de la grande crise des années 1930 et des dangers politiques et sociaux liés à cette époque. Vous vous souvenez peut-être que le mot d’ordre de tous les gouvernements – et surtout de Keynes : never again, plus jamais ça. Le capitalisme s’est donc réformé en s’inspirant d’un côté d’un héritage social- démocrate et du mouvement ouvrier; et de l’autre, dans certains pays, de la pensée sociale-chrétienne. Et finalement, en tirant aussi certaines leçons de l’Union soviétique, c’est-à-dire l’idée de planification, d’une économie dirigée, contrôlée, avec la maîtrise de toute la macroéconomie. Donc, si c’est arrivé une fois, ça peut se reproduire. Pas de la même façon, évidemment, puisque les deux crises ne sont pas les mêmes. Ce qui en sortira sera une économie mixte que l’on pourra continuer d’appeler capitalisme, selon les projets sociaux qui gouverneront la croissance économique. Si l’on s’entête à maximiser les bénéfices du capital, à mon avis ça ne marchera pas. Le «fondamentalisme du marché», plus proche de la théologie, et soutenu par des algorithmes, a échoué. Mais il est sûr qu’en 2009 son retour est impossible.

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